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Nouvelles
 
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Antoinette


  
 

La dame qui croquait

Il y a des gens quelconques. Ils ne se distinguent en rien de la masse, ni par leurs vêtements, ni par leur coiffure, ni par leur allure. Ont-ils les yeux bleus, verts, bruns ? Cela n'intéresse personne. Ils sont discrets : bonjour, merci, au revoir, bonsoir. On les surprend parfois à parler de la pluie et du beau temps. Ils n’ont pas d’accent, ou plutôt ils ont l’accent de la région, l’accent de tout le monde, celui que l’on n’entend pas.

Ils sont quelconques, sans biographie, sans famille, pour ainsi dire inexistants. Enfin... c'est ce que chacun pense de l'autre... On connaît tout juste leur nom, ou leur prénom, parfois leur surnom. On ne sait ni d’où ils viennent, ni qui ils sont.

Les foules sont constituées en grande partie de gens quelconques. Ils se déplacent comme des automates programmés pour marcher, pour sillonner les rues, pour entrer dans des magasins, à pas stéréotypés. Dans les rues, lorsqu’ils se croisent, ils ne se saluent pas. Ils sont comme des arbres qui se déplaceraient.

Leurs maisons sont quelconques. Il est difficile de décrire ce qui est quelconque. On ne peut pas mettre l’accent sur une particularité, puisque justement la particularité du quelconque c’est qu’il n’a pas de particularité. Si dans l’imaginaire on dépeignait une maison quelconque on la verrait grise aux volets entrebâillés, la porte serait fermée. Oserait-on mettre un chat sur la coudière de la fenêtre ? Peut-être pas car une maison quelconque on ne sait pas si elle est habitée, or, les chats, ils aiment la compagnie. Il y a aussi les appartements quelconques. Ils sont les uns contre les autres, ils forment des cubes ou des pavés rectangulaires. Leurs portes en haut des escaliers sont toutes les mêmes, anonymes.

Lorsqu’une personne quelconque fait quelque chose on n’en parle pas car c’est quelconque. Elle fait ses courses comme tout le monde, elle va aux enterrements comme tout le monde, elle achète des œufs à Pâques et un sapin à Noël, la traditionnelle galette des Rois à l'Épiphanie et les cartes de vœux en janvier. C’est à se demander à qui elle adresse ces cartes…

A-t-elle parfois des désirs personnels, originaux, qui surprendraient, qui étonneraient, qui éveilleraient la curiosité ? Non ! Non. Elle est quelconque.

C’est difficile de ne pas être quelconque. Tout le monde fait quelque chose et vous, vous ne le faites pas. Que ce soit par principe, par goût personnel ou par obligation, là n’est pas l’important. Ce qui est inacceptable pour une personne quelconque, c’est de ne pas faire comme tout le monde ou encore qu’une autre quelconque ne fasse pas comme elle. Vous imaginez ? Elle ne serait plus quelconque ! Elle serait différente, et ça, pour une quelconque, ce n'est pas concevable.

Imaginez un instant, vous vivez dans un village grec, alors que chaque homme fait tourner son komboloi, un homme n’en a pas ! Il croise les bras. Chacun se signe en passant devant une chapelle mortuaire puis une femme arrive, elle passe sans se signer !

Vous êtes en Bulgarie au mois de mars, chacun porte autour du poignet un lien rouge et blanc. Une personne n’en a pas !

Vous vous déplacez au Bénin, pays où l'on ne prononce jamais les mots ‘huile rouge’. Si quelqu’un veut en acheter, il demande ‘la chose’. Vous faites votre marché et soudain vous entendez : « De l’huile rouge s'il vous plaît. »

Vous êtes conviés à une soirée polonaise, chacun lève son verre et le choque contre les autres verres en criant ‘Pour la santé !’. Toi, tu laisses ton verre sur la table !

Ne serait-ce pas choquant pour les quelconques ?

Dans un village français tout le monde salue le curé en disant « Bonjour mon père ». Une personne va oser dire « Bonjour Monsieur ».

En pleine rue bondée de quelconques tu déclames un poème, tu joues du violon ou poses ton chevalet et sors tes pinceaux. Imagine !

Il n’est pas facile de ne pas être quelconque au milieu des quelconques, n'est-ce pas ? Certains même font croire qu’ils sont quelconques alors que…

Un jour une voiture inconnue s’est garée devant une maison quelconque. Tous les regards se demandaient ce qui se passait. C’était franchement intrigant car inhabituel.

Une femme montée sur des talons hauts, à l’abondante chevelure rousse et coiffée d’un petit chapeau noir orné d’une broche dorée, en est sortie. Elle avait les bras chargés de cadeaux, enfin… de paquets. Pourtant ce n’était ni la fête de Noël, ni du jour de l’an, ni la fête des mères, ni celle des pères, pas plus celle des grands-mères ou des grands-pères. Cette femme montée sur ses talons éveillait autant la curiosité qu’une girafe ou un éléphant surgissant d’une cathédrale !

Elle entra dans la maison quelconque et la porte se referma.

Le lendemain matin, un étal sur lequel s’entassaient une multitude de feuilles de papier longeait la maison. Un écriteau collé sur le volet disait : « Servez-vous ! »

En s’approchant, quelle stupéfaction ! On pouvait voir le portrait des gens du voisinage : l’épicière avec ses longues boucles blondes, le petit Pierre l’œil pétillant, le facteur casquette écrasée sur la tête, l’institutrice coupe au carré légèrement maquillée, oh Bertrand ! Quel beau gosse ! Joseph crâne rasé renfrogné, puis l'ébéniste, penseur, la mèche sur le côté.

Chacun s'attardait l’œil scotché à cet étalage. Mais ! Je reconnais Caroline la coiffeuse, cheveux balayés par le vent, gracieuse et pleine d’assurance. Ici le père Antoine, mal rasé, cigarette collée à la lèvre, puis le jeune Kiril avec ses lunettes noires. Oh ! Georges comme il est drôle avec ses sourcils épais et son collier de barbe ! Lilly un peu tristounette. Je n'avais même pas remarqué la beauté d'Antonia, un vrai tableau ! Ses grands anneaux d'oreilles lui vont si bien, avec son foulard en bandeau. Ah ! Un barbu aux lunettes rondes ! C'est le berger. Et cette petite dont le sourire innocent découvre les dents... il lui en manque deux sur le devant. C'est la fille de Patrice.

Je ne peux décrire tous ces portraits, mais pour la première fois je réalise que ceux que je croyais quelconques étaient en réalité des personnes dignes d'intérêt.

Au bas de chaque portrait un nom était écrit : Camille.

Les gens passaient, s’arrêtaient, cherchaient leur propre portrait puis regardaient la maison qui, soudainement, n'était plus quelconque puisque tout le monde posait son regard sur elle. Une femme se décida à frapper à la porte. L’étrangère à la chevelure rousse ouvrit.

« Bonjour Madame, dit-elle.

  • Bonjour Madame. Tous ces portraits sont si jolis et si bien fait, je voudrais savoir qui les a dessinés.

  • C’est Camille, mon amie qui vit ici depuis bientôt dix ans. Vous devez bien la connaître ? Elle va déménager, alors elle se sépare de tous ces portraits. Camille ! Camille ! appela la dame. »

 

Camille arriva. C’était une belle femme d’une quarantaine d’années, coquette et fort sympathique. Elle salua aimablement sa visiteuse qui resta bouche bée.

« J’ai un hobby dans la vie, dit Camille, je suis portraitiste. Je m’installe derrière la fenêtre et je croque chaque passant. Vous savez, nous sommes tous différents. Les traits de chaque visage sont le reflet d'une personnalité. Nos regards sont le reflet de nos âmes et notre tenue vestimentaire avec ses accessoires envoient un message. Oui, nous sommes tous différents et j’aime ces différences parce que j’aime les gens, tout simplement. Excusez-moi je n’ai pas beaucoup de temps à vous accorder, je dois emballer mes affaires. Dommage que nous ne nous soyons pas connues plus tôt, peut-être aurions-nous été amies. Avez-vous trouvé votre portrait ?

  • Oui, et aussi ceux de mes enfants. Merci. Dommage que nous ne nous soyons pas connues plus tôt en effet. Dommage que je n'aie pas compris plus tôt que le quelconque n'existait pas. Au revoir Madame, au revoir.

  • Au revoir Madame. »

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Vingt 'Nouvelles' sont en cours d'enregistrement sur CD. Je vous informerai lorsque le CD sera disponible. En attendant je vous en fais connaître quelques unes. Régalez-vous.
 
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